A ASCLÈPIOS
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1.0

DISCOURS UNIVERSEL D'HERMÈS A ASCLÈPIOS


1.1

HERMÈS. Tout mobile, ô Asclèpios, n'est-il pas mu dans quelque chose et par quelque chose?


1.2

ASCLÈPIOS.Sans doute.


1.3

HERMÈS. Le mobile n'est-il pas nécessairement moins grand que le lieu du mouvement.


1.4

ASCLÈPIOS.Nécessairement.


1.5

HERMÈS. Le moteur n'est-il pas plus fort que le mobile?


1.6

ASCLÈPIOS. Assurément.


1.7

HERMÈS. Le lieu du mouvement n'a-t-il pas nécessairement une nature contraire à celle du mobile?


1.8

ASCLÈPIOS. Oui, certes.


1.9

HERMÈS. Ce monde est si grand qu'il n'y a pas de corps plus grand que lui.


1.10

ASCLÈPIOS. J'en conviens.


1.11

HERMÈS. Et il est solide, car il est rempli par un grand nombre de corps, ou plutôt par tous les corps qui existent.


1.12

ASCLÈPIOS. Cela est vrai.


1.13

HERMÈS. Le monde est-il un corps?


1.14

ASCLÈPIOS.Oui.


1.15

HERMÈS. Et est-il mobile?


1.16

ASCLÈPIOS. Sans doute.


1.17

HERMÈS. Quel doit donc être le lieu de son mouvement, et de quelle nature? Ne faut-il pas qu'il soit beaucoup plus grand que le monde, pour que celui-ci puisse s'y mouvoir sans être retenu ni arrêté dans sa marche?


1.18

ASCLÈPIOS. C'est quelque chose de bien grand, ô Trismégiste.


1.19

HERMÈS. Et de quelle nature? D'une nature contraire, n'est-il pas vrai? Et le contraire du corps, n'est-ce pas l'incorporel?


1.20

ASCLÈPIOS. J'en conviens.


1.21

HERMÈS. Le lieu est donc incorporel. Mais l'incorporel est divin ou Dieu. J'appelle divin, non ce qui est engendré, mais ce qui est incréé. S'il est divin, il est essentiel; s'il est Dieu, il est au-dessus de l'essence. D'ailleurs, il est intelligible, et voici comment : Le premier Dieu est intelligible pour nous, non pour lui-même, car l'intelligible tombe sous la sensation de l'intelligent. Dieu n'est donc pas intelligible pour lui-même, car en lui le sujet pensant n'est pas autre que l'objet pensé. Pour nous il est différent, c'est pourquoi nous le concevons. Si l'espace est intelligible, il n'est pas Dieu, il est l'espace. S'il est Dieu, c'est, non comme espace, mais comme principe de l'étendue. Mais tout ce qui est mu se meut non dans le mobile, mais dans le stable. Le moteur est stable, car il ne peut partager le mouvement du mobile.


1.22

ASCLÈPIOS. Comment donc, ô Trismégiste, voyons-nous ici le mouvement des mobiles partagé par leur moteur? Car tu disais que les sphères errantes étaient mues par la sphère fixe.


1.23

HERMÈS. Ce n'est pas là un mouvement partagé, ô Asclèpios, mais un contre-mouvement. Ces sphères ne se meuvent pas dans le même sens, mais en sens contraire. Cette opposition offre au mouvement une résistance fixe; car la réaction des mouvements est l'immobilité; les sphères errantes étant mues en sens contraire de la sphère fixe, leur mouvement inverse est produit par la résistance qu'elles s'opposent entre elles, et il n'en peut être autrement. Tu vois ces Ourses, ces constellations qui ne se couchent ni ne se lèvent? Tournent-elles autour d'un point, ou sont-elles immobiles?


1.24

ASCLÈPIOS. Elles sont mues, ô Trismégiste!


1.25

HERMÈS. Quel est leur mouvement, ô Asclèpios?


1.26

ASCLÈPIOS. Elles tournent sans cesse autour du même point.


1.27

HERMÈS. Une révolution autour d’un point est un mouvement contenu par la fixité. Car la circulation empêche l'écart, et l'écart empêché se fixe dans la circulation. L'opposition de ces deux mouvements produit un état stable toujours maintenu par les résistances mutuelles. Je t’en donnerai un exemple pris dans les objets terrestres. Vois la natation de l'homme et des animaux, par exemple : la réaction des pieds et des mains rend l'homme immobile, et l'empêche d'être emporté dans le mouvement de l'eau et de se noyer.


1.28

ASCLÈPIOS. Cette comparaison est très claire, ô Trismégiste.


1.29

HERMÈS. Tout mouvement est donc produit dans le repos et par le repos. Ainsi, le mouvement du monde et de tout animal matériel ne vient pas du dehors, mais il est produit du dedans au dehors par l'âme, par l'esprit ou quelque autre principe incorporel. Car un corps ne peut mouvoir ce qui est animé : il ne peut pas même mouvoir un corps inanimé.


1.30

ASCLÈPIOS. Que veux-tu dire, ô Trismégiste? Le bois, la pierre et tous les autres corps inanimés ne sont-ils pas des moteurs?


1.31

HERMÈS. Pas du tout, ô Asclèpios. Ce qui est au dedans du corps, ce qui meut l'objet inanimé, voilà le moteur commun du corps qui porte et de l'objet porté. Jamais un objet inanimé ne peut mouvoir un autre objet inanimé. Tout moteur est animé puisqu'il produit le mouvement. Aussi voit-on que l'âme est appesantie quand elle a deux objets à porter. Il est donc évident que tout mouvement est produit par quelque chose et dans quelque chose.


1.32

ASCLÈPIOS. Mais le mouvement doit être produit dans le vide, ô Trismégiste.


1.33

HERMÈS. Ne dis pas cela, Asclèpios. Il n'y a pas de vide dans l'univers. Le non être seul est vide et étranger à l'existence. Mais l'être ne pourrait pas être s'il n'était plein d'existence. Ce qui est ne peut jamais être vide.


1.34

ASCLÈPIOS. N'y a-t-il donc pas des choses vides, ô Trismégiste, par exemple un vase vide, un tonneau vide, un puits vide, un coffre et autres choses semblables?


1.35

HERMÈS. Quelle erreur, Asclèpios! Tu prends pour vides des choses toutes pleines et toutes remplies.


1.36

ASCLÈPIOS. Que veux-tu dire, Trismégiste?


1.37

HERMÈS. L'air n'est-il pas un corps?


1.38

ASCLÈPIOS. Oui, c'est un corps.


1.39

HERMÈS. Ce corps ne traverse-t-il pas toutes choses, et ne remplit-il pas ce qu'il traverse? Tout corps n'est-il pas composé de quatre éléments? Tout ce que tu crois vide est donc plein d'air, et par conséquent des quatre éléments. Et en sens inverse, on peut dire que ce que tu crois plein est vide d'air, parce que la présence d'autres corps ne permet pas à l'air d'occuper la même place. Ainsi, les objets que tu appelles vides sont creux, et non pas vides, car ils existent et sont pleins d'air et de fluide.


1.40

ASCLÈPIOS. Il n'y a rien à répondre à cela, ô Trismégiste; l'air est un corps, et ce corps pénètre tout, remplit tout ce qu'il pénètre. Mais que disons-nous du lieu où se meut l'univers?


1.41

HERMÈS. Il est incorporel, ô Asclèpios.


1.42

ASCLÈPIOS· Qu'est-ce donc que l'incorporel?


1.43

HERMÈS. L'intelligence et la raison s'embrassant elles-mêmes, libres de tout corps, exemptes d'erreur, impassibles et intangibles, restant fixes en elles-mêmes, contenant tout, conservant tous les êtres. Ses rayons sont le bien, la vérité, le principe de la lumière, le principe de l'âme.


1.44

ASCLÈPIOS. Qu'est-ce donc que Dieu?


1.45

HERMÈS. Dieu n'est rien de tout cela, mais il est la cause de tout en général et de chaque être en particulier. Il n'a rien laissé au non être; tout être vient de ce qui est, et non de ce qui n'est pas. Le néant ne peut devenir quelque chose; il est dans sa nature de ne pouvoir être. La nature de l'être, au contraire, est de ne pouvoir cesser d'être.


1.46

ASCLÈPIOS. Comment donc définis-tu Dieu?


1.47

HERMÈS. Dieu n'est pas l'intelligence, mais la cause de l'intelligence; il n'est pas l'esprit, mais la cause de l'esprit; il n'est pas la lumière, mais la cause de la lumière. Les deux noms sous lesquels il faut honorer Dieu ne conviennent qu'à lui seul, et à aucun autre. Aucun de ceux qu'on nomme Dieux, aucun des hommes ni des démons ne peut en aucune manière être appelé bon : ce titre ne convient qu'à Dieu seul ; il est le bien et n'est pas autre chose. Tous les autres êtres sont en dehors de la nature du bien; ils sont corps et âme, et il n'y a pas place en eux pour le bien. Le bien égale en grandeur l'existence de tous les êtres corporels et incorporels, sensibles et intelligibles. Tel est le bien, tel est Dieu. Ne dis donc pas d'un autre être qu'il est bon, c'est une impiété; ne dis pas de Dieu qu'il est autre chose que le bien, c'est encore une impiété. Tout le monde emploie le mot de bien, mais tout le monde n'en comprend pas le sens; aussi tout le monde ne conçoit pas Dieu, et par suite de cette ignorance, on appelle bons les Dieux et quelques-uns des hommes, quoiqu'ils ne puissent ni être bons, ni le devenir. Tous les autres Dieux sont appelés immortels, et on leur donne le nom de Dieux comme une dignité. Mais pour Dieu le bien n'est pas une dignité, c'est sa nature. Dieu et le bien sont une seule et même chose et le principe de toutes les autres; car le propre de la bonté est de tout donner sans rien recevoir. Or, Dieu donne tout et ne reçoit rien. Dieu est donc le bien, et le bien est Dieu. Son autre nom est celui de Père, à cause de son rôle de créateur; car le propre du père est de créer. C'est pourquoi la plus haute fonction de la vie et la plus sacrée est la génération, et le plus grand malheur et la plus grande impiété est de quitter la vie humaine sans avoir d'enfant. Ceux qui manquent à ce devoir sont punis par les démons après la mort. Voici quelle est leur punition : leur âme est condamnée à entrer dans un corps qui n'est ni homme ni femme, condition maudite sous le soleil. Ainsi, ô Asclèpios, n'envie pas le sort de celui qui n'a pas d'enfant, mais plains son malheur en songeant à l'expiation qui l'attend. Tels sont, ô Asclèpios, les premiers éléments de la connaissance de la nature.


1.48

(Stobée cite deux fragments de ce morceau dans ses Eclogues physiques, xix, 2, et xx, 2, édition Heeren.)



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