Avec une œuvre touchant à tous les domaines – philosophie, science, roman, théâtre, art, éducation ou politique –, l'artisan de l'Encyclopédie a voulu changer la façon de penser de ses contemporains en leur apprenant à rejeter les préjugés, et à exercer leur esprit critique en s'aidant de l'expérience: «La plus haute efficacité de l'esprit est d'éveiller l'esprit», a-t-il inspiré à Goethe. Denis Diderot, né en 1713 à Langres, est issu d'une famille d'artisans aisés. Quoique élève indiscipliné, il fait de brillantes études chez les jésuites, dans sa ville natale, puis à Paris, à partir de 1729. Après sa maîtrise ès arts, en 1732, il choisit la carrière littéraire. De la bohème au donjon de Vincennes
Denis Diderot traducteur Denis Diderot fréquente les spectacles, caresse un moment l'idée de devenir comédien, vit difficilement de leçons de mathématiques – en 1743, son mariage avec une lingère, Antoinette Champion, est l'occasion de violents conflits avec son père – et de traductions de l'anglais – son travail sur le Dictionnaire de médecine de Robert James (1746-1748), notamment, le familiarisera avec la pensée médicale de son temps. Sa libre traduction de l'Essai sur le mérite et la vertu de Shaftesbury, puis ses Pensées philosophiques comportent déjà une critique de la religion révélée, de la superstition, des dévots; œuvre déiste, les Pensées philosophiques font aussi l'apologie des passions. En 1748, il publie un roman philosophique et libertin, les Bijoux indiscrets: la favorite d'un sultan y dénonce les abus et les préjugés de la société de l'Ancien Régime, et défend une philosophie partiellement empruntée à Bacon et fondée sur l'expérience et le souci du bien public. Une œuvre polémique La Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749) constitue la première grande œuvre matérialiste de Denis Diderot. Critiquant l'assertion de Descartes sur l'existence d'idées innées en l'homme, indépendamment de toute expérience, Denis Diderot accepte les thèses développées par le philosophe anglais Locke dans son Essai philosophique concernant l'entendement humain et reprises par Condillac. Pour eux, toute idée provient des sens: «Il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été auparavant dans les sens.» La Lettre sur les aveugles part du «problème de Molyneux», que l'opération d'un aveugle-né par le chirurgien anglais Cheselden en 1728 avait rendu d'actualité: un aveugle-né pouvant distinguer un cube d'une sphère par le toucher serait-il capable de les distinguer de même par la vue? Pour Denis Diderot, l'aveugle-né, Saunderson, devient un démenti infligé à la Providence, et l'exemple même du monstre qui remet en cause la notion d'ordre et de perfection dans la nature. La Lettre s'achève en rêverie sur l'histoire de la nature, sans cesse soumise à des transformations et à des vicissitudes diverses: le mouvement paraît ainsi essentiel à la matière. La hardiesse de ces idées matérialistes se soldera par un emprisonnement de quelques mois à Vincennes. L'épreuve marquera durablement Denis Diderot, qui devra désormais renoncer à publier une partie de ses œuvres (certaines paraîtront plus d'un demi-siècle après sa mort) ou ruser: dans l'Encyclopédie, le jeu des renvois aide le lecteur mais aussi déjoue la censure. Un bilan du savoir technique Engagé depuis plusieurs années dans l'édition de l'Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, avec d'Alembert pour la partie mathématique, Denis Diderot se trouve à la tête d'une colossale entreprise collective. Bilan critique du savoir accumulé et examen des efforts à faire pour rendre les connaissances utiles, l'Encyclopédie ne propose rien de moins qu'une nouvelle manière de penser et de faire penser, débarrassée des préjugés et de la tradition. Denis Diderot, qui accorde une large place aux sciences et aux «arts mécaniques» dans le Dictionnaire, rencontre des artisans pour pouvoir décrire correctement leur métier et faire exécuter des planches représentant les machines et leur utilisation, soumet à la critique de la raison toutes les opinions. Un outil de réflexion
Ainsi forge-t-il un nouvel idéal d'homme, qui s'incarne dans la figure du philosophe, «honnête homme qui agit en tout par la raison, et qui joint à un esprit de réflexion et de justesse les mœurs et les qualités sociables». Homme dans la cité, le philosophe, personnage familier des dialogues de Denis Diderot, récuse l'idée de monarchie de droit divin, et définit les bornes de tout pouvoir. Dans l'article «Autorité politique» de l'Encyclopédie, il écrit: «Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander les autres. La liberté est un présent du ciel et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt qu'il jouit de la raison.» Réflexions politique, philosophique et scientifique vont de pair dans l'entreprise encyclopédique, si bien qu'elle est violemment attaquée, et son impression suspendue de 1758 à 1765. Mais Denis Diderot continuera l'œuvre, l'un des principaux instruments de diffusion des Lumières. Son ouvrage De l'interprétation de la nature (1753) constitue une réflexion sur les rapports entre science et politique, et un des premiers énoncés de méthode expérimentale. L'expérience du théâtre À l'exception des écrits pour le théâtre et d'articles de l'Encyclopédie, mutilés à son insu par son libraire par peur de la censure, la plupart des œuvres de Denis Diderot d'après 1753 paraîtront bien après sa mort. Créateur du «drame bourgeois», Denis Diderot, avec le Fils naturel (1757) et le Père de famille (1758), entend réformer le théâtre et les conditions de la représentation théâtrale. Estimant impossible de perpétuer le théâtre classique du XVIIe siècle, il crée des personnages dont les «conditions» et les situations sont de son siècle. Contre les déclamations figées, il prône un jeu maîtrisé, reposant sur le jugement et non la sensibilité (son Paradoxe sur le comédien l'occupera de 1769 à la fin de sa vie), passant par des gestes, des pantomimes, une présence corporelle qui contribue à faire sens. Dans ses œuvres théoriques sur le théâtre, notamment les Entretiens sur «le Fils naturel» et Discours sur la poésie dramatique (qui accompagne le Père de famille), cet admirateur de Shakespeare et de Molière mais aussi de l'énergie et de la simplicité du théâtre grec préconise le retour au naturel, qui n'est pas la simple imitation de la nature, mais plutôt la réalisation d'un «modèle idéal», visant à «rendre la vertu aimable et le vice odieux» et donc à réformer la société. Paradoxalement, le théâtre de Denis Diderot est peu joué, alors que plusieurs œuvres romanesques ou philosophiques, qui laissent une large place au dialogue, ont été portées à la scène, comme le Neveu de Rameau (1762-1772, publié en 1891). Les Salons et la critique d'art
Commencés à la demande de son ami Grimm pour la Correspondance littéraire, destinée à quelques têtes couronnées d'Europe, les Salons, de 1759 à 1781, représentent l'invention d'un genre. Diderot rend compte des tableaux exposés: il s'agit à la fois de décrire les scènes ou les situations, de faire saisir la technique du peintre et d'exprimer l'émotion ressentie. En même temps qu'il invente un langage pour parler des ciels brouillés de Vernet, ou de la poétique des ruines d'Hubert Robert, pour pénétrer dans le pathétique des scènes intimes de Greuze, ou faire sentir l'évolution de la peinture de son temps – de l'atmosphère des fêtes galantes de la Régence jusqu'à David –, Denis Diderot réfléchit sur les rapports entre poésie et peinture; par l'écriture, il lui arrive de reconstruire les tableaux pour leur donner plus d'énergie. Préfiguration du romantisme, ses conceptions de l'art, selon lesquelles il doit correspondre à son temps, accordent un rôle particulier à la sensibilité et au génie, auquel conviennent les époques troublées: «La poésie veut quelque chose d'énorme, de barbare, de sauvage.» La sensibilité universelle Pour Denis Diderot, «vivre, c'est sentir», et la sensibilité, qui unifie le physique et le moral, joue un rôle essentiel dans son matérialisme: la moindre fibre vivante réagit aux impressions extérieures, par le mouvement ou le sentiment, mais à des degrés différents; elle peut se présenter sous une forme latente, engourdie – c'est la «sensibilité sourde ou inerte» –, ou sous une forme active, le passage de l'une à l'autre se faisant par nuances imperceptibles. «La pensée est le résultat de la sensibilité, qui est une propriété universelle de la matière», écrit-il dans une lettre à Duclos en 1765. Ces idées, exposées notamment dans le Rêve de D'Alembert et dans les Principes philosophiques sur la matière et le mouvement, ne débouchent pourtant pas sur un matérialisme réducteur: Denis Diderot est conscient qu'un être vivant, a fortiori un homme, ne se ramène pas à une somme de molécules vivantes et sensibles. Il cherche à concevoir le passage de la partie au tout, à trouver un modèle exprimant ce point de vue global, synthétique, qui définit un organisme: c'est ce qu'il exprime par la comparaison de l'essaim d'abeilles, où chaque être vivant, de même que chaque organe ou chaque molécule, contribue, soit par contiguïté, soit par continuité, à la vie de l'ensemble. Le romancier et l'épistolier L'originalité de Denis Diderot romancier éclate moins dans la Religieuse que dans Jacques le fataliste , qui instaure une écriture romanesque moderne, où les niveaux de récit se chevauchent, où les instances d'énonciation se multiplient – les personnages devenant narrateurs – et où les digressions par rapport au thème central, sans cesse annoncé et sans cesse différé (le récit des amours de Jacques), constituent l'essentiel du roman. Interrompant la trame narrative pour prendre à partie le lecteur, Denis Diderot établit un rapport subtil entre la liberté de l'écriture et le thème du fatalisme, que Jacques exprime en affirmant que tout est écrit là-haut «dans le grand rouleau». On ne connaît aucune lettre de celle que Denis Diderot a immortalisée comme «ma Sophie», dans une correspondance entretenue jusqu'à la mort des deux amants, à quelques mois d'intervalle, en 1784. Les Lettres à Sophie Volland signent l'étrange pouvoir de l'absence, la présence de cette voix silencieuse, confidente des pensées du philosophe. Leurs accents passionnés laissent une trace qui est peut-être cette forme de survie des molécules après la mort souhaitée par Denis Diderot, la poésie d'une mémoire de la matière.
Denis Diderot et le despotisme éclairé Malgré son voyage en Russie et la générosité que l'impératrice Catherine II manifeste à son égard (achat de sa bibliothèque avant sa mort, pension), Denis Diderot a été moins que d'autres victime des illusions du despotisme éclairé, dont la critique se confirme dans des textes comme le Supplément au «Voyage de Bougainville» , où sont analysés les rapports entre nature et vie sociale; dans le Plan d'une université pour le gouvernement de Russie, qu'il envoie à Catherine II en 1775, il expose une conception démocratique de l'instruction. Sa collaboration à l'Histoire des deux Indes, de l'abbé Raynal, marque également des prises de position très critiques à l'égard de l'esclavage et des rouages économiques que l'Europe met en place dans ses relations avec les autres pays du monde.
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