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La philosophie critique
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Kant : La philosophie critique

Kant Ainsi, nous ne pouvons connaître vraiment que des objets dont notre sensibilité nous fournit une intuition (leur matière) et dont notre entendement fournit le concept (leur forme). Car «des intuitions sans concepts sont aveugles et les concepts sans intuitions sont vides».

Pour la connaissance, le monde sensible est ainsi à la fois un obstacle et un moyen. Aussi, la passion (métaphysique) d'outrepasser le monde sensible est vivace. Elle se nourrit de l'illusion que nous pouvons nous affranchir de la pesanteur de l'expérience: «La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l'air dont elle sent la résistance, pourrait s'imaginer qu'elle réussirait bien mieux encore dans le vide. C'est justement ainsi que Platon quitta le monde sensible parce que ce monde oppose à l'entendement trop d'obstacles divers, et se risqua au-delà de ce monde, sur les ailes des idées, dans le vide de l'entendement pur.»

À l'idée d'une connaissance absolue de la réalité objective, qui donne lieu, depuis l'Antiquité, à une controverse entre dogmatiques et sceptiques, Kant oppose une nouvelle philosophie de la connaissance: la philosophie critique, qui inverse le rapport du sujet à l'objet. Il montre que, loin d'être la simple reproduction, dans l'esprit d'un sujet, de la nature réelle d'un objet, la connaissance vraie est relative dans sa découverte empirique d'un objet, qui a la structure a priori du sujet. «La raison ne voit que ce qu'elle produit elle-même d'après ses propres plans.»

Ainsi, de même que Copernic faisait tourner la Terre autour du Soleil, et non l'inverse, Kant définit (c'est-à-dire fonde et limite) la connaissance rationnelle à partir non plus de la nature de l'objet, mais du pouvoir de connaître du sujet (et des limites de ce pouvoir). La «révolution copernicienne», qui caractérise la philosophie critique, est décisive: contrairement à l'illusion propre à tous les dogmatismes métaphysiques, l'a priori – pur concept de l'entendement ou idée pure – ne fournit, à lui seul, aucune connaissance, et la métaphysique ne peut donc pas être une science: «Je dus abolir le savoir, dit Kant, pour faire une place à la croyance.» En effet, il est désormais possible de penser comme objet de croyance ce qu'il est interdit de connaître comme objet de science: il ne faut plus croire qu'on sait mais savoir qu'on croit.

Que dois-je faire?


Dans la philosophie critique, cette question vient après celle de Que puis-je connaître? et avant celle de Que m'est-il permis d'espérer? Cette place assignée au problème moral signifie tout d'abord que la question de la connaissance laisse entièrement ouverte celle de la morale. Kant, en effet, établit fermement que de la science d'un état de choses on ne peut tirer les règles de ce qui doit être, pas plus que je ne peux tirer de «ce qui se fait» (ou de «ce que les autres font») les préceptes relatifs à «ce que je dois faire». Or la science tout entière se borne à indiquer des phénomènes, tandis qu'il revient à la morale de prescrire des actions. Science et morale sont donc indépendantes et fondées séparément, car on ne peut tirer un impératif d'un indicatif.

D'autre part, la réponse à la question Que dois-je faire? est totalement indépendante de toute espérance, de quelque nature qu'elle soit, puisqu'elle précède la question Que m'est-il permis d'espérer? En d'autres termes, la seule construction de l'œuvre de Kant suffit à suggérer que la morale, qui occupe la place centrale dans la philosophie critique, est indépendante de la science et de la religion.

C'est la Critique de la raison pratique qui fournit à la question Que dois-je faire? une réponse, qui peut être résumée ainsi: Nous devons faire notre devoir par pur respect pour la loi morale, qui est inscrite au fond de nos cœurs, et sans attendre aucune autre récompense que la satisfaction intime du devoir accompli.

C'est le devoir, bien plutôt que le droit, qui constitue le fait moral par excellence. Appartenant physiquement au monde sensible, l'homme appartient moralement au monde suprasensible (ou intelligible) où la «majesté du devoir n'a rien à faire avec la jouissance de la vie»: il est donc citoyen de deux mondes – celui de la nature et celui de la liberté – et est appelé à vivre, à la fois comme sujet et comme législateur, dans le déchirement de cette double citoyenneté.

Le sujet raisonnable, étroitement borné à la seule science (des phénomènes) et limité dans ses prétentions à une connaissance métaphysique (de l'Être), est en revanche promu «législateur» souverain dans le domaine moral (du devoir-être). C'est seulement dans ce domaine qu'il découvre – en même temps que l'obligation qui lui est faite par la «loi morale» inscrite en lui a priori – sa liberté en tant qu'être raisonnable.

L'obligation et la nécessité


Kant établit une distinction fondamentale entre ce qui est obligatoire et ce qui est nécessaire. L'obligation (morale) ne doit pas être confondue avec la nécessité (physique). Tandis que la science ne nous fait connaître que la nécessité des phénomènes (de la nature), la morale nous révèle notre propre liberté. Inconcevable pour la raison théorique, qui soumet tous les phénomènes à la loi de causalité, la liberté est, en revanche, pour la raison pratique, la raison d'être du devoir-être. Car le devoir serait un non-sens si nous n'avions pas la possibilité de l'accomplir ou de nous y dérober, c'est-à-dire si nous n'étions pas libres. La morale ne peut être fondée, affirme Kant, ni dans le ciel ni sur la Terre: elle ne peut être fondée qu'en nous-mêmes, qui sommes des êtres raisonnables et libres. C'est en ce sens que la liberté est le postulat fondamental de la morale.

Que m'est-il permis d'espérer?


Deux autres postulats – l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme – permettent d'espérer que notre effort moral s'inscrit dans un vaste plan (caché) de la nature. Grâce à la loi morale, nous pouvons en effet nous considérer comme libres et indépendants à l'égard de la nécessité physique, et juger que nous sommes supérieurs, en tant que sujets moraux, à la nature entière. Dès lors, il nous est permis d'espérer que, le cas échéant, nous ferons notre devoir (puisque nous pouvons l'accomplir). D'autre part, nous avons à espérer que tous les autres hommes, malgré le tableau affligeant que nous présente l'histoire de l'humanité, finiront par agir également comme des êtres moraux, libres et raisonnables. À cet égard, Kant, si proche de Jean Jacques Rousseau par ailleurs, est cependant loin de partager l'optimisme de l'auteur du Contrat social: «L'homme, écrit Kant, a été taillé dans un bois si tordu qu'on n'en pourra jamais tirer quelque chose de tout à fait droit.» Mais cela ne change rien à la morale, qui s'exprime par l'impératif catégorique: Tu dois! (donc, tu peux). Sans escompter une quelconque récompense ni redouter quelque dommage que ce soit, «agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi morale universelle».

Quant à la finalité des actions humaines, Kant affirme que seule l'humanité, en tant qu'idéal universel de la raison, est une fin en soi: «Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien en toi qu'en autrui, toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen.» Agissant ainsi, chacun serait «à la fois législateur et sujet» de la république des fins.
Autonomie et responsabilité
Sans attendre la lointaine instauration d'une telle république, l'homme doit agir, dès à présent, comme s'il l'instaurait lui-même, dans une parfaite autonomie, en citoyen législateur n'obéissant librement qu'à sa propre loi.

Les autres morales du devoir


Ce concept de l'autonomie du sujet moral, par la place centrale qu'il occupe dans la philosophie critique, distingue la doctrine de Kant de toutes les autres «morales du devoir», antérieures ou postérieures, telles que, en particulier, la morale chrétienne de la charité ou la morale marxiste-léniniste de la lutte du prolétariat contre l'exploitation de l'homme par l'homme. Pour ces morales, l'existence est tout entière religieuse ou politique: chacun a en charge toute la misère du monde, et nul n'a droit au repos tant qu'il y aura dans le monde des malheureux, des mécréants, des malades, des opprimés, des exploités. Le devoir à accomplir, en vue du salut politique ou religieux de l'humanité (entendue quantitativement comme la somme de tous les hommes), y apparaît clairement comme une tâche infinie, à laquelle l'individu doit se dévouer absolument et inlassablement. Selon ces morales du devoir, l'individu n'a rien donné tant qu'il n'a pas tout donné.


  
  
  
  
  






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