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Physique et métaphysique
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Physique et métaphysique
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Descartes : Physique et métaphysique

Descartes Envisagée dans son ensemble, la «méthode» cartésienne est une méthode de raisonnement pur, dont le modèle est fourni par la déduction mathématique. Précisons qu'elle ne sera pas appliquée tout à fait de la même manière à la métaphysique et à la physique : d'une part, en effet, on ne saurait découvrir en métaphysique de rapports quantitatifs ; d'autre part, l'expérience est indispensable en physique. Descartes physicien fera une place à la méthode expérimentale, comme on le verra plus loin.

La métaphysique


Rappelons-nous l'image de l'arbre, dont les racines sont la métaphysique. Descartes suit la tradition, qui veut que les principes des sciences soient tous «empruntés de la philosophie»; il fait de celle-ci, entendue au sens de «philosophie première», le fondement de la physique.

Pour connaître le monde matériel, il faut d'abord connaître ces réalités immatérielles que sont l'âme et Dieu. Une telle connaissance est à notre portée, si nous réussissons à élever notre esprit «au-delà des choses sensibles», si nous ne confondons pas l'intelligible avec l'imaginable ; l'erreur de la scolastique a été précisément d'admettre cette maxime qu'«il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait premièrement été dans le sens», «où toutefois il est certain que les idées de Dieu et de l'âme n'ont jamais été».

L'âme humaine



Le doute méthodique

Des doutes qui l'embarrassaient à sa sortie du collège, Descartes va extraire le moyen même d'arriver à la vérité ; il va rejeter en effet, comme absolument faux, tout ce en quoi il peut imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne restera point, après cela, quelque chose en sa créance qui soit entièrement indubitable. Reprenant les arguments classiques du scepticisme, il invoque les erreurs des sens et les illusions des songes pour rejeter toute connaissance d'origine sensible, y compris la croyance à l'existence du monde.

Sa critique impitoyable n'épargne même plus les mathématiques. N'y a-t-il pas, en effet, des hommes qui se méprennent en raisonnant ? À cet argument du Discours s'ajoute, dans les Méditations, l'hypothèse extraordinaire d'un «malin génie» assez puissant pour changer la vérité à l'instant même où je la vois, et faire ainsi que je me trompe quand, par exemple, j'additionne 2 et 3, ou que je nombre les côtés d'un carré.

Tel est ce doute poussé à l'extrême, doute «hyperbolique» auquel échappent seulement les maximes d'une morale provisoire et les vérités de la foi : «… car je ne peux demeurer irrésolu en mes actions pendant que la raison m'oblige de l'être en mes jugements» ; quant aux vérités révélées, elles sont hors de discussion, puisqu'elles dépassent notre intelligence.

Mais si les mathématiques sont incertaines, que devient la logique que l'on en avait tirée ? A-t-on maintenant le droit d'appliquer la «méthode», de considérer comme vraies les idées claires et distinctes ? À lire Descartes, on a d'abord l'impression que ce droit subsiste, puis on s'aperçoit qu'une garantie lui est nécessaire.

L'existence de l'âme


Pendant que je doute, pendant que je pense que tout est faux, il faut nécessairement que moi, qui le pense, sois quelque chose ; «Cogito, ergo sum» («Je pense, donc je suis»), telle est la première vérité, ferme et assurée, que je possède enfin ; l'affirmation du moi pensant — l'existence du monde étant encore un «problème» —, tel est le premier principe de la philosophie.

La certitude de ce principe réside, notons-le, en ceci : «Je vois très clairement que, pour penser, il faut être» ; je peux donc généraliser, et prendre pour règle «que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies».

L'essence de l'âme



Une autre conséquence résulte du Cogito : puisque je peux douter des choses matérielles et que le fait de mon existence est impliqué dans ce doute même, il est clair que je suis «une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser [le mot penser étant entendu par Descartes au sens large de conscience] et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle. En sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps». Il faut bien prendre garde que c'est là, non point une déduction, mais une constatation intuitive, qui équivaut à «Je pense, je suis, je me saisis en pensant». Le «donc» peut faire illusion à un esprit non prévenu.

Cette séparation radicale opérée par Descartes entre le corps et l'âme, la substance étendue et la substance pensante, se comprendrait avec peine si l'on ne se référait pas à la physique. La philosophie scolastique expliquait les phénomènes naturels par des «formes» analogues à l'âme ; la physique moderne, au contraire, regarde la matière comme «inerte» et explique les faits matériels par les faits matériels ; d'où l'idée, naturelle chez Descartes, de faire de l'âme et de la pensée, expulsées pour ainsi dire de la matière, un monde à part ; la physique mécaniste naissante exigeait une métaphysique spiritualiste qui fût rigoureusement dualiste.

Considérée en elle-même, la démonstration de la spiritualité de l'âme nous semble aujourd'hui peu convaincante. Que prouve en effet le Cogito ? Que je peux concevoir clairement l'âme sans le corps ; pour passer de cette distinction dans la pensée à une distinction dans la réalité, il faut être bien persuadé que nos idées claires répondent à une réalité objective. Descartes, cependant, quand il traitera de la physique, sentira le besoin d'ajouter au raisonnement des preuves tirées de l'expérience ; le langage ni l'activité humaine ne peuvent être imités par des machines, ou par les animaux ; on est, dès lors, plus disposé à admettre que notre âme est immatérielle, et par là même — selon toute vraisemblance — immortelle.

Dieu


L'existence de Dieu

Le doute est une imperfection ; je vois clairement, en effet, que c'est une plus grande perfection de connaître que de douter. Mais d'où me vient cette idée de parfait ? Elle ne peut venir de moi, qui suis un être imparfait ; car la cause doit avoir au moins autant de réalité que son effet ; la cause de l'idée de parfait ne peut être que l'être parfait lui-même, c'est-à-dire Dieu. C'est un renouvellement de la preuve de saint Anselme.

Je ne sais pas, il est vrai, la façon dont j'ai eu idée d'un Dieu. Remontant plus haut, je vais donc chercher quel peut être l'auteur de mon âme ; ce ne peut être moi-même, car je me serais donné toutes les perfections dont j'ai l'idée ; donc l'être qui m'a créé possède en effet toutes ces perfections : il est Dieu.

Ces deux preuves complémentaires semblent-elles trop compliquées ? On peut invoquer un autre argument, plus intuitif : l'existence de Dieu est comprise dans son essence, «en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits» ; l'existence, en effet, étant une perfection, l'Être parfait, qui possède toutes les perfections, possède nécessairement l'existence.

Que l'existence ainsi «démontrée» soit une existence dans la pensée, et non une existence réelle, c'est ce qui ne paraît guère douteux (Kant montrera le vice de l'argument baptisé par lui «ontologique»). Le même idéalisme, la même identification du réel et de l'idée — due à l'emploi de la méthode mathématique — est d'ailleurs impliquée dans la première preuve, qui repose sur ce postulat : l'idée de parfait est elle-même quelque chose de parfait.

L'essence de Dieu



En prouvant Dieu par l'idée de parfait, «nous connaissons par le même moyen ce qu'il est, autant que le permet la faiblesse de notre nature». Ainsi, nous voyons qu'il est infini, éternel, immuable, tout connaissant, tout-puissant, source de toute bonté et vérité, créateur de toutes choses. Dieu est un être purement spirituel : car s'il était composé de deux natures, l'intelligente et la corporelle, il dépendrait de ses éléments, et toute dépendance est un défaut et contredit à la perfection.

Dieu est source de toute bonté et vérité : dès lors, tous nos doutes disparaissent ; nos idées claires et distinctes sont vraies, puisqu'elles sont des choses réelles qui viennent de Dieu. Par suite, selon les Méditations
, la distinction de l'âme et du corps, que nous concevons très clairement, devient une distinction «réelle» ; l'Être tout-puissant ne saurait être trompeur : l'hypothèse du «malin génie» s'évanouit. Mais n'y a-t-il pas ici un cercle vicieux, comme l'objectait le matérialiste Gassendi ? D'une part, Dieu existe parce qu'on en a une idée claire ; d'autre part, une idée claire est vraie parce que Dieu existe. Il semble bien que, sur ce sujet, Descartes n'ait pas donné d'explications entièrement satisfaisantes pour qui n'est pas idéaliste.

La véracité divine nous assure par ailleurs, non seulement de la valeur des idées claires, mais de l'existence objective du monde. Nous croyons instinctivement à cette existence, et Dieu n'a pu vouloir que cet instinct nous égare. Prenons garde toutefois que les sens nous renseignent fort mal, non à vrai dire sur l'utilité des choses matérielles, mais sur leur nature ; les qualités sensibles d'un morceau de cire changent si l'objet devient liquide ou gazeux ; seule la raison, avec ses idées claires et distinctes, peut connaître les choses matérielles.

Pour la théorie scolastique, les vérités que nous atteignons ici-bas sont des reflets des vraies essences que nous contemplerons dans l'entendement divin. Pour Descartes, il nous est loisible dès cette vie de connaître parfaitement les vraies essences, les vérités éternelles, qui sont des créatures de Dieu. En celui-ci, l'entendement est subordonné à la volonté : «Si Dieu l'avait voulu, deux et deux ferait cinq, et il serait vertueux de tuer son frère.» En possession des premières vérités — sans elles, «un athée ne peut être géomètre» —, nous pouvons déduire les principes de la physique et les lois de la nature. Toutefois, en raison de la finitude de notre entendement et de la complexité de la nature, il convient d'observer et d'analyser celle-ci, en remontant des effets aux causes.


  
  
  
  
  






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