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Frederic Nietzsche



De Wagner au «gai savoir»
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Frederic Nietzsche : De Wagner au «gai savoir»

Frederic Nietzsche En 1865, la découverte de la philosophie pessimiste de Schopenhauer puis sa rencontre avec Wagner, en 1868, bouleversent ses références premières, dont il va entreprendre l'analyse: l'interrogation sur les origines l'a toujours emporté chez lui sur l'inventaire critique de l'héritage. L'intérêt de Nietzsche pour la généalogie pose le problème crucial pour lui des rapports entre tradition et nouveauté, l'ambivalence ne cessant d'accentuer la violence de sa volonté destructrice des valeurs passées et sa fascination pour les liens ancestraux.


Richard Wagner


La rupture avec le Christianisme consommée, il obtient, en 1869, une chaire de philologie à Bâle. En 1872, dans la Naissance de la tragédie, il renverse la perspective traditionnelle sur la culture grecque, soutenant que la tragédie, comme la musique, est produite par l'esprit dionysiaque, mystérieux et irrationnel, et non par l'esprit apollinien, symbole de la lumière et de l'harmonie, que l'Occident admire cependant comme qualité la plus éminente de la Grèce ancienne. Le livre, émanant d'un jeune helléniste, est très critiqué par les milieux universitaires, alors que Wagner en fera l'éloge. La Naissance de la tragédie se présente comme la première contribution à la critique de Socrate, que Nietzsche se proposait dès cette époque de mener à bien, mais cette critique est encore largement tributaire d'aspirations esthétiques et nationalistes, NietNietzschezsche reconnaissant en Wagner le prolongement du génie hellène.


En 1873, Nietzsche compose un éloge de Wagner dans l'une de ses Considérations inactuelles, mais, dès 1876, il rompt avec le musicien, qu'il regarde désormais comme un être superficiel et le principal représentant de cet art allemand qu'il exècre. En 1878, Nietzsche publie, «en mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort», Humain, trop humain. Composé de plus de quinze cents aphorismes, ce «livre pour esprits libres» scelle la rupture de Nietzsche avec la «volonté de morale de Schopenhauer" et le «romantisme incurable de Richard Wagner». Dans Ecce Homo, Nietzsche écrira que c'est de la Naissance de la tragédie «que datent les grandes expériences» liées au nom de Wagner, considérant alors son premier ouvrage comme un « livre suspect» (Essai d'autocritique, 1886): suspect – aux yeux de Nietzsche – de «wagnérisme», mais aussi – et cette fois dans un sens positif – parce qu'il envisageait le savoir «comme problématique et suspect». Wagner ne répondra pas aux critiques de Nietzsche, et celui-ci ira jusqu'à afficher sa préférence pour la musique de Bizet, tout en écrivant à ses amis qu'il ne faut pas la «prendre au sérieux»…

Au début des années 1870, Nietzsche noue des liens d'amitié avec Franz Overbeck, professeur de théologie à Bâle, puis, à partir de 1876, avec Peter Gast, un musicien qui restera méconnu mais que Nietzsche, lui-même compositeur de quelques œuvres musicales, soutiendra sans défection; il entretiendra avec eux une volumineuse correspondance jusqu'à sa crise de 1888-1889. Le 2 mai 1879, Nietzsche démissionne de son poste de professeur pour des raisons de santé, et à partir de cette époque, il divisera l'année en une saison d'été, qu'il passera le plus souvent en Engadine, et une saison d'hiver, qu'il partagera entre Nice, Venise, Rome, Gênes puis Turin. Solitaire et sombre, il pense cependant, en 1882, trouver son bonheur auprès de Lou Andreas-Salomé, future amie de Rilke et de Freud, qui lui refuse le mariage. Il avait auparavant été épris de Cosima Wagner, la fille de Liszt, et, dans les procès-verbaux de l'asile psychiatrique d'Iéna, à la date du 27 mars 1889, seront rapportées ces paroles: «C'est ma femme, Cosima Wagner, qui m'a conduit ici.»

Nietzsche compose, entre 1879 et 1881, les cinq cent soixante-quinze aphorismes d'Aurore, «pensées sur les préjugés moraux»: «L'homme libre est immoral parce qu'il veut en tout dépendre de lui-même et non d'une tradition.» Le Gai Savoir (1882) fut d'abord pensé comme un prolongement à Aurore, et en effet les deux recueils marquent un tournant dans le travail de l'auteur, qui disait du Gai Savoir: «… mon dernier livre, je suppose», et jugeait «inéditables» ces œuvres en marge de la production intellectuelle de l'époque. Ce que l'on a appelé le «nihilisme nietzschéen» s'exprime ainsi dans ce jugement qu'il porte sur le Gai Savoir dans une lettre à Gast (juin 1882): «… l'opinion de mes lecteurs actuels sur ce livre ou sur moi n'importe absolument pas – mais ce qui importe assez, c'est ce que j'avais pensé de moi, ainsi que l'on pourra le lire dans ce livre: ne fût-ce que pour mettre en garde contre moi-même.»

L'annonce du surhomme



Le Gai Savoir marque un sommet dans l'œuvre de Nietzsche, et l'ouvrage suivant, Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), amorce le déclin du penseur solitaire: «Il me faut comme toi [le Soleil], me coucher, ainsi que disent les hommes vers qui je veux descendre» («Le prologue de Zarathoustra»). Le Zarathoustra est ainsi la clé de la pensée nietzschéenne; c'est là que Nietzsche déclare, toujours par la voix de Zarathoustra: «Je vous enseigne le surhomme. L'homme est quelque chose qui se doit surmonter», et dans le même temps, l'auteur vit cette annonce comme la marque de son propre déclin. Car, pour celui qui se veut un pont vers le surhomme, la publication d'un livre à l'usage de ces «derniers hommes» qui sont «ce qu'il y a de plus méprisable» constitue une souffrance que Nietzsche assimilera à la passion du Christ, comme en témoigneront les derniers billets qu'il adressera à ses amis en janvier 1889 et qu'il signera «le Crucifié».

Ainsi parlait Zarathoustra décrit la lutte entre la volonté de puissance, que traduit en particulier la volonté d'annoncer le surhomme, et cette compassion pour les hommes, qui, en le dominant finalement, conduit Zarathoustra à son déclin, à se rapprocher des hommes, ou, ce qui revient au même, Nietzsche à publier ce livre. Ainsi, le Zarathoustra est l'œuvre d'un penseur qui analyse son propre déclin, mais il est plus que cela: il est ce déclin par le fait même de sa publication – et Nietzsche tentera de récupérer certains exemplaires de la quatrième partie, imprimée à ses frais, qui avaient été selon lui trop hâtivement confiés. À cette question du déclin qui se trouve au cœur de la pensée nietzschéenne, Heidegger consacrera un cours, publié sous le titre Qu'appelle-t-on penser ?, où il analyse l'une des phrases du livre, «Le désert croît. Malheur à celui qui protège le désert», affirmant notamment: «Qui est celui à qui ce cri de “Malheur !” s'adresse ? C'est le surhomme. Car celui qui va “au-delà'” doit être celui qui décline; le chemin du surhomme commence avec son déclin.»

Par-delà bien et mal fut publié en 1886 à compte d'auteur; Nietzsche y mène «le combat contre Platon, ou pour parler en termes plus compréhensibles et accessibles au “peuple”, le combat contre l'oppression millénaire de l'Église chrétienne – car le Christianisme est un platonisme pour le “peuple”». De nouveau, l'ouvrage se termine sur l'amertume que ressent Nietzsche en livrant ses «mauvaises pensées»: déjà elles sont, selon lui, «en passe de devenir des vérités», ce qui est le suprême contresens pour qui prétend ébranler toute morale et dépasser toute certitude.

La Généalogie de la morale, publié l'année suivante, poursuit le travail entamé depuis le Zarathoustra; Nietzsche le considérait comme «un petit ouvrage de polémique», qui fut écrit sans doute en à peine une semaine. La « mort de la morale» y est dépeinte comme l'œuvre «grandiose» et «terrifiante» qui doit désormais être accomplie: «Le Christianisme en tant que dogme a été ruiné par sa propre morale; ainsi le Christianisme en tant que morale doit aller aussi à sa ruine…»


  
  
  
  
  






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