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Frederic Nietzsche



Tension et crise finale
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Frederic Nietzsche : Tension et crise finale

Frederic Nietzsche Dès cette époque, Nietzsche devient un penseur dont l'Europe parle: Taine lui écrit; en 1888, le Danois Georg Brandès donne, à Copenhague, le premier cours public sur Nietzsche, et tient celui-ci au courant du succès remporté. Nietzsche effectue son premier séjour à Turin du 5 avril au 5 juin 1888, et entre dans une phase de production intense, le tout dans une tension extrême qui annonce la proche crise finale: le Cas Wagner est composé en mai 1888; suit le Crépuscule des idoles, ou Comment philosopher à coups de marteau, achevé le 30 septembre 1888; entre-temps, Nietzsche a écrit, en quelques jours, l'Antéchrist; au début de novembre, c'est Ecce Homo. Comment on devient ce qu'on est; enfin, Nietzsche contre Wagner est achevé en décembre 1888. Ainsi, les tout derniers ouvrages sont composés ou revus lors du second et dernier séjour à Turin, du 21 septembre 1888 au 9 janvier 1889.

Les deux pamphlets sur Wagner n'apportent rien à la critique que Nietzsche porte au musicien; il s'agit plutôt de s'attaquer à l'Allemagne «wagnérienne» et au «crétinisme de Bayreuth». Le Crépuscule des idoles est «une déclaration de guerre. Quant aux idoles qu'il s'agit d'ausculter, ce ne sont cette fois pas des idoles de l'époque, mais des idoles éternelles, que l'on frappe ici du marteau comme d'un diapason». L'ouvrage, d'une rare violence, prend pour cible la raison, de Socrate à Kant, que Nietzsche considère comme une preuve de décadence. Avec Ecce Homo, Nietzsche retrace son propre itinéraire et la genèse de sa pensée, comme s'il savait que sa fin était proche et qu'il était temps de reprendre ce qui avait été dit. Il critique d'avance sa postérité, par exemple lorsqu'il s'agit du mot «surhumain»: «Presque partout, en toute innocence, on lui a donné une signification qui le met en contradiction absolue avec les valeurs qui ont été affirmées par le personnage de Zarathoustra, je veux dire qu'on en a fait le type “idéaliste” d'une espèce supérieure d'homme, à moitié “saint”, à moitié ”génie”.» Enfin, l'Antéchrist apparaît dans sa composition même comme une espèce de prélude à la crise qui, quelques semaines plus tard, allait emporter Nietzsche; sa pensée s'y trouve en effet comme fragmentée, lançant des traits tous azimuts, et elle donne ainsi prise à toutes sortes d'interprétations, contradictoires les unes avec les autres. Si certains ont cru y voir une critique globale de la religion chrétienne, l'on peut également interpréter cette œuvre ultime comme une reconnaissance de l'importance de la vie de Jésus: alors que Jésus, loin de se défendre devant ses juges et ses bourreaux, alla jusqu'à provoquer son supplice, rejetant ainsi toute notion de culpabilité, c'est le Christianisme qui imposa cette idée de faute que Nietzsche critique entre toutes parce qu'elle est la cause du ressentiment des médiocres et de l'asservissement des hommes.

Le 3 janvier 1889, Davide Fino, le logeur de Nietzsche à Turin, le tire d'un attroupement que celui-ci a causé: il s'est précipité au cou d'un vieux cheval tirant un fiacre et sanglote. Ce tableau de la crise finale n'est pas sans rappeler, presque trait pour trait, un rêve de Raskolnikov, le héros de Dostoïevski, dans Crime et Châtiment, ouvrage que Nietzsche avait lu quelques années plus tôt et qui l'avait beaucoup impressionné. Le 10 janvier, son ami Overbeck ramena Nietzsche à Bâle, et, de là, il fut transféré à la clinique psychiatrique d'Iéna qu'il quitta en mars 1890. Nietzsche vécut ensuite à Naumburg, avec sa mère, dans un mutisme quasi total, avant de mourir, le 25 août 1900, à Weimar.

En 1901, sa sœur, Elizabeth Fœrster-Nietzsche, veuve d'un antisémite notoire, publia un ultime ouvrage de Nietzsche, la Volonté de puissance. Cependant, si l'auteur lui-même avait en effet projeté une telle publication, il était loin d'en avoir achevé la composition, et le classement des aphorismes fut effectué par sa sœur, assistée de Gast. Dans les années 1930, Fœrster-Nietzsche reçut la visite de Hitler, ce qui confirma, aux yeux de nombreux commentateurs de Nietzsche, le caractère fallacieux de la Volonté de puissance.

Au-delà de la polémique qui entoure cet ouvrage, la question qui est posée est celle de la possibilité de «traduire» Nietzsche, de l'interpréter. Or, c'est sans doute prendre un risque que de tenter de donner un commentaire – qui ne peut être qu'une interprétation ? – d'un penseur qui déclarait: «La nouveauté de notre position philosophique est une conviction inconnue de tous les siècles antérieurs: celle de ne pas posséder la vérité.»

La pensée nietzschéenne


«Mes ouvrages, c'est moi qu'ils contiennent, avec tout ce qui me fut ennemi.» Nietzsche a eu la clairvoyance d'avouer l'enracinement affectif de toute pensée vivante: «J'ai peu à peu découvert que toute grande philosophie jusqu'à ce jour a été la confession de son auteur et constitue ses Mémoires.»

Refus du langage philosophique
Refusant par principe d'assujettir le verbe inspiré par l'instinct, la pensée de Nietzsche, avec sa discontinuité, voire sa dynamique ambivalente ou contradictoire qui n'obéit pas à la régulation de la raison, est en rupture profonde avec toute la tradition dialectique, systématique et déductive qui caractérise la pensée occidentale depuis Platon. Nietzsche utilise l'aphorisme et la fragmentation du discours qui permet de restituer à la parole vive son caractère incantatoire, prophétique ou énigmatique: ce sont les présocratiques et les tragiques grecs, excepté Euripide, évacuant le pathos propre à l'analyse psychologique, qui sont les références revendiquées par Nietzsche. Selon lui, la «maladie de l'Occident» débute avec Socrate, l'homme de la théorie, qui voulut se servir de la raison comme d'un fil d'Ariane pour guider l'homme dans le labyrinthe de la réalité.

Nietzsche renverse l'architecture classique de la pensée systématique fondée sur les principes d'identité et de non-contradiction en la soumettant à un traitement formel baroque, proliférant, qui casse l'unité sémantique des concepts. Il refuse le caractère simplificateur du langage qui rend à l'identique l'irréductible différenciation bigarrée du monde: le langage philosophique traditionnel lui paraît particulièrement inadéquat pour l'expression des fulgurances poétiques expressives d'une vie intérieure volcanique, éruptive et mouvante. Pour lui, le concept a quelque chose de carcéral, qui fige le vivant, toujours singulier.


  
  
  
  
  






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