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Baruch Spinoza



La pensée et l'étendue
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Baruch Spinoza : La pensée et l'étendue

Baruch Spinoza Le spinozisme est un monisme radical: tout être participe de l'être, et du même être, qui est la Nature. Quant aux attributs, ils ne sont pas des substances (car la substance est unique) ni pourtant autre chose (puisqu'il n'y a rien d'autre que la substance): ils sont «ce que l'entendement perçoit d'une substance comme constituant d'une essence». Il en existe nécessairement une infinité (puisque Dieu est absolument infini), quand bien même nous n'en connaissons que deux, qui sont la pensée et l'étendue.

De cette théorie des attributs – peut-être le point le plus difficile du système – on évitera toute interprétation idéaliste ou, a fortiori, dualiste. L'attribut n'est pas le point de vue d'un sujet sur la substance (Spinoza n'est pas Kant: son éthique n'est pas une esthétique transcendantale) mais sa réalité même (son essence: ce qu'elle est), en tant qu'elle s'exprime de telle ou telle manière. Les attributs, s'ils sont logiquement distincts les uns des autres (chacun peut être conçu par soi), n'en sont pas moins structurellement parallèles («l'ordre et la connexion des choses») et réellement confondus (ils sont tous les attributs d'une seule et même substance et contiennent à ce titre «les mêmes choses»).

Spinoza, qui défend Démocrite, Épicure et Lucrèce contre Platon et Aristote, est au plus près des matérialistes: «Substance pensante et substance étendue, c'est une seule et même substance comprise tantôt sous un attribut, tantôt sous l'autre. De même aussi un mode de l'étendue et l'idée de ce mode, c'est une seule et même chose, mais exprimée de deux manières.» La théorie, appliquée à l'homme, fera sentir toute sa charge subversive: «L'âme et le corps sont une seule et même chose», et «Les décrets de l'âme ne sont rien d'autre que les appétits eux-mêmes et varient en conséquence selon la disposition variable du corps.»

«Le désir est l'essence même de l'homme»
L'homme pense, et il connaît: tantôt empiriquement ou confusément (connaissance du premier genre), tantôt rationnellement (connaissance du deuxième genre), tantôt intuitivement (connaissance du troisième genre). Mais cette pensée, si elle est son fait, n'est pas son essence singulière. Une idée fausse n'est rien; et une idée vraie, en tant qu'elle est adéquate, est la même en l'homme et en Dieu: une vérité qui ne serait qu'humaine cesserait par là d'être vraie.

Qu'est-ce donc qu'un homme? Un animal raisonnable, un animal politique, une chose pensante? L'homme n'est pas «un empire dans un empire»: il fait partie de la Nature, dont il suit l'ordre. Comme tout être, il tend à persévérer dans l'être, et cet effort (conatus), en tant qu'il se rapporte à la fois à l'âme et au corps, est appelé appétit. «L'appétit, précise Spinoza, n'est par là rien d'autre que l'essence même de l'homme, de la nature de laquelle suit nécessairement ce qui sert à sa conservation; et l'homme est ainsi déterminé à le faire.»

Cet appétit peut être conscient (auquel cas Spinoza parle plutôt de désir) ou non, mais cela ne change pas sa nature: «Que l'homme, en effet, ait ou n'ait pas conscience de son appétit, cet appétit n'en demeure pas moins le même», et c'est en quoi le philosophe ne reconnaît en réalité «aucune différence entre l'appétit de l'homme et le désir». Spinoza peut donc comprendre sous le mot de désir «tous les efforts de la nature humaine, que nous désignons par les mots d'appétit, de volonté, de désir ou d'impulsion», et c'est en ce sens qu'il écrit que «le désir est l'essence même de l'homme».

Or toute valeur ne vaut que par et pour le désir: «Nous ne nous efforçons à rien, ne voulons, n'appétons ni ne désirons aucune chose parce que nous la jugeons bonne; mais, au contraire, nous jugeons qu'une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, la voulons, appétons et désirons.» Ce renversement instaure un relativisme radical, lequel renvoie toute morale qui se voudrait absolue à son statut d'illusion. Dieu ou la Nature n'ont pas de morale: il n'est de morale qu'humaine.

«Tout ce qui donne de la joie est bon»
Encore faut-il éviter de se tromper sur le statut de cette morale. Non seulement elle n'est qu'humaine mais, même cantonnée à ce registre, elle reste illusoire tant qu'elle suppose le libre arbitre. «Les hommes se figurent être libres», écrit Spinoza, parce qu'ils sont conscients de leurs actions et volitions, mais ils sont ignorants des causes qui les font agir et vouloir. Aussi sont-ils pleins de haine et de rancœur pour eux-mêmes ou, plus souvent, pour autrui. Tels sont les moralistes, qui «savent flétrir les vices plutôt qu'enseigner les vertus» et qui «ne tendent à rien d'autre qu'à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes». Contre cet esprit, Spinoza enseigne que «tout ce qui donne de la joie est bon», et que la joie, en tant qu'elle s'accorde avec la raison, est le commencement de la vertu. C'est là le cœur de son éthique: «Qui sait droitement que tout suit de la nécessité de la nature divine et arrive suivant les lois et règles éternelles de la Nature, ne trouvera certes rien qui soit digne de haine, de raillerie ou de mépris [...]; mais, autant que le permet l'humaine vertu, il s'efforcera de bien faire, comme on dit, et de se tenir en joie.»


  
  
  
  






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