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Philosophie et religion

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Philosophie : Philosophie et religion

Loin de s'ignorer, la philosophie et la religion, ces deux grandes productions de la pensée et de l'histoire humaines, n'ont cessé de se mesurer l'une à l'autre, s'affrontant avec des armes différentes (raison et révélation), sur un même champ de bataille, infiniment vaste: celui des choses divines et humaines, et des principes qui les fondent ou les maintiennent. De sorte qu'aux divers moments de l'histoire il y a toujours eu, entre philosophie et religion, conflit ouvert ou latent, ou attraction réciproque, voire dissolution intégrale de l'une des deux dans l'autre.Ainsi, la religion, bien avant de se présenter, avec Saint Thomas d'Aquin (1225 — 1274), comme la seule philosophie absolument vraie, commence par repousser et condamner toute «philosophie» pour cause d'impiété ou d'hérésie, comme elle le fit dans la Grèce antique dès le Ve siècle av. J.-C. En effet, ce siècle fut marqué par une série de procès en hérésie uniques dans l'histoire athénienne. Le refus de croire au surnaturel ayant été considéré comme un délit, la plupart des maîtres de la pensée grecque d'alors, don’t la réflexion portait sur la Nature, furent bannis ou obligés de fuir.

L'impiété d'Anaxagore de Clazomènes

Anaxagore de Clazomènes fut accusé d'impiété et condamné à mort pour avoir soutenu que le Soleil était une masse incandescente. Apprenant sa condamnation, il répondit que «depuis longtemps déjà, la Nature l'avait condamné à mort, ainsi que ses juges». Cependant, sauvé par Périclès, qui était son disciple, il paya une amende et dut s'exiler.

L'impiété de Protagoras d'Abdère

Protagoras d'Abdère, illustre sophiste contre qui Platon

L'impiété de Diagoras de Mélos

Diagoras de Mélos, autre sophiste, ayant commis un parjure qui resta impuni, tourna en dérision le culte des dieux. Sa tête fut mise à prix, et il dut chercher refuge à Corinthe, où il finit ses jours. Comme on lui montrait, en faveur de la Providence, les nombreuses offrandes faites aux dieux par des navigateurs réchappés de naufrages, il rétorqua: «Que serait-ce si tous ceux qui ont péri avaient apporté les leurs!»

Le procès de Socrate

Quant au plus illustre de tous, Socrate, son procès revêt une signification philosophique exemplaire. Un certain Mélétos, homme de paille du puissant Anytos, déposa contre le philosophe, alors âgé de soixante et onze ans, la plainte suivante: «Socrate est coupable de ne pas reconnaître comme dieux les dieux de la cité et d'en introduire de nouveaux; il est coupable aussi de corrompre la jeunesse. La peine demandée est la mort.» Déclaré coupable par 281 voix contre 220, mais invité à fixer lui-même sa peine, Socrate – maître en ironie – demanda que la cité lui rendît les honneurs dus aux héros, ou, à défaut, lui infligeât une faible amende. Il fut alors condamné à boire la ciguë.

La sagesse socratique

La philosophie est ainsi née, avec la mort de Socrate, sous le signe de la suspicion. Elle a été condamnée par les pouvoirs en place, censés juger au nom de la société. Pourtant, Socrate a gagné son procès en appel, mais aussi celui de la philosophie. En effet, le succès ultérieur de cette figure déconcertante, don’t les paroles ne cessent de nous tenir en éveil, atteste que Socrate représentait mieux que ses juges l'avenir de la pensée.La leçon de Socrate a été recueillie et restituée par Platon – son élève – dans des dialogues qui gardent aujourd'hui encore toute leur vigueur. Pourtant, la sagesse socratique est philosophiquement paradoxale: c'est celle d'un homme qui, reconnu comme la plus haute figure du philosophe, n'a pourtant rien écrit et ne s'est jamais présenté lui-même comme sage. Il s'est contenté de débusquer, par ses questions, l'ignorance de ses interlocuteurs, qui se montre à nu derrière un langage sans rigueur et des pensées toutes faites.Socrate est – comme le dit l'oracle – le plus sage des Grecs, parce qu'il sait qu'il ne sait rien, tandis que les autres croient savoir. Ils ignorent surtout qu'ils n'ont pas à recevoir la vérité de quelqu'un d'autre. C'est ce qu'illustre, dans un dialogue de Platon, le Ménon, le célèbre exemple du petit esclave qui, sans avoir jamais étudié, trouve tout seul la solution d'un problème de géométrie, guidé seulement par les questions opportunes de Socrate. En un temps qui séparait absolument les Grecs des «Barbares» et les hommes libres des esclaves, la sagesse socratique enseigne ainsi que la vérité s'offre à tous, sans appartenir à personne en particulier, fût-il Socrate. Car celui-ci prétend seulement accoucher les esprits, comme sa mère – la sage-femme Phénarète – accouchait les corps. Avec Socrate, la philosophie «descendue du ciel sur la terre», comme dira Cicéron, s'annonce donc, en premier lieu, comme le refus de l'opinion et des préjugés auxquels le plus grand nombre souscrit aveuglément, sans y avoir réfléchi. De plus, les seules ressources humaines, telles qu'elles se trouvent en chacun, doivent suffire pour nous guider sagement dans nos recherches et nous procurer le salut. De tels principes, caractéristiques d'un humanisme de la raison, s'imposeront désormais à toute doctrine philosophique digne de ce nom. Mais, avec la mort de Socrate, la philosophie est loin d'avoir dit son dernier mot.

Le philosophe selon Platon

Platon va clore les interrogations de son maître et couronner ses recherches par une doctrine politique, fondée sur la contemplation du Bien. La philosophie devient alors, au sein de la cité, une activité séparée, réservée à ceux qui auront opéré une conversion radicale de leur âme vers la lumière céleste. Délivrés de la caverne aux illusions, ils doivent s'élever jusqu'à l'Idée du Bien, avant de redescendre dans la cité, parmi leurs anciens compagnons de captivité, pour les éclairer à leur tour.La philosophie se définit ainsi positivement comme une vocation élitiste de pédagogie politique, et négativement par opposition aux activités don’t elle se distingue: celles des travailleurs, esclaves et artisans, des marchands, des guerriers, des magistrats. Activité spécifique de l'esprit, elle est appelée à faire du philosophe le guide spirituel de la cité. La philosophie voit alors s'ouvrir devant elle de très vastes perspectives, dans deux directions: vers l'Idée du Bien, qui l'éclaire comme le soleil, et vers la cité (polis), don’t elle inspire les lois et règle les institutions.Quant à la figure platonicienne du philosophe, qui s'inspire encore de Socrate, elle se dessine à son tour par opposition à son négatif: le «non-philosophe», qui aime son corps (philosômatos), les plaisirs (philèdonos), l'argent (philarguros), la richesse (philochrèmatos), le pouvoir (philarchos) et les honneurs (philotimos).Désormais, trois problèmes majeurs – la subjectivité, l'objectivité et la transcendance – vont fournir sinon les centres explicites d'intérêt de la réflexion philosophique, entièrement détachée des passions humaines, du moins des passages obligés pour tous les systèmes à venir.

Les champs d'investigation de la philosophie: Dieu, le monde et les hommes
Les doctrines philosophiques se distinguent entre elles par les statuts qu'elles accordent respectivement au sujet, à l'objet et à leurs rapports. Selon la place consentie à l'un ou à l'autre des trois ancrages possibles de la réflexion – le moi, le monde et Dieu –, les différents systèmes tendent en effet à privilégier tour à tour la psychologie, la morale ou la logique, la théorie de la connaissance ou la métaphysique.Devant l'immensité des problèmes qui se présentent au philosophe, le premier est celui de l'ordre des questions: par où, par quoi, ou par qui commencer? «Les scolastiques, dit Spinoza, commençaient par les choses, Descartes commence par la pensée, moi je commence par Dieu.» Or chacun de ces points de départ peut faire l'objet d'une investigation sans fin et devient parfois le centre de gravité d'une doctrine. Ainsi, chez Spinoza, tout commence et finit avec l'idée de Dieu ou de la Nature (Deus sive Natura), qui exclut celle d'une religion quelconque, comme plus tard chez Heidegger tout se jouera autour de l'être.En revanche, la question du sujet ou de la conscience, inaugurée à sa manière par Socrate et son fameux précepte «Connais-toi toi-même» (Gnôthi séauton), si diversement interprété, a ouvert la voie à des recherches qui menaient aussi bien à Descartes (et à son cogito) qu'à Kierkegaard, qui rédigera sa thèse sur le concept d'ironie constamment rapporté à Socrate, et à Husserl, don’t les Méditations cartésiennes sont comme un prolongement lointain de la devise socratique. D'autre part, fondé en premier lieu sur le problème de la connaissance, le «Connais-toi toi-même» invitait à privilégier la réflexion morale, laissant ouverte, jusqu'au seuil de la mort, la question de l'espérance d'une autre vie.Quant au «monde», qui, selon Auguste Comte, fut l'objet primitif d'un fétichisme – sans doute la première forme du polythéisme –, il ne tardera pas à être l'objet privilégié de la connaissance scientifique, avant de devenir un champ de manœuvre pour la technique. La philosophie va donc être amenée à se situer par rapport à la science et à la technique, depuis Aristote, qui pense que l'esclavage prendra fin «le jour où les navettes tisseront toutes seules», jusqu'à Descartes, qui rêve d'un temps où, grâce à la science, nous serons «comme maîtres et possesseurs de la nature». Au XVIIIe siècle, Diderot, d'Alembert et les Encyclopédistes célébreront, malgré les récriminations de Rousseau, le progrès «des sciences, des arts et des métiers». Au XIXe siècle, Auguste Comte proposera de régler les rapports entre les sciences théoriques et leurs applications pratiques en faveur de l'humanité, de telle sorte que celle-ci «devienne à elle-même sa propre Providence». Au Xxe siècle, Heidegger publiera, en marge de son questionnement sur l'«être», ses célèbres considérations sur «la technique, comme pro-vocation monstrueuse des énergies naturelles».Les questions relatives à Dieu ont parfois occupé le premier rang dans les travaux des philosophes, à tel point qu'au Moyen Âge la philosophie se présentait comme la «servante de la théologie» (ancilla theologiae). De nos jours, en revanche, ces questions – en particulier, celle de la croyance en l'existence de Dieu – sont considérées par certains penseurs, tels que Michel Serres, comme des interrogations strictement personnelles, intimes et indiscrètes, ne se prêtant pas à la divulgation. Cependant, la philosophie se reconnaît au contraire à ceci qu'aucun domaine humain ne lui est étranger et que tout problème humain, celui de l'existence de Dieu aussi bien que celui de «la mort de Dieu» (Nietzsche), exige d'être honnêtement exposé et mérite d'être loyalement débattu.Le rapport entre le moi, le monde et Dieu, qui constitue l'un des principaux objets des investigations philosophiques, suscite notamment deux questions majeures. Comment la subjectivité et la liberté d'un sujet peuvent-elles coexister sans contradiction avec la toute-puissance de Dieu ou avec les lois de la Nature? Chacune de ces trois puissances ne réduit-elle pas à néant, par sa seule existence, celle des deux autres?

Trois questions fondamentales
Même en réservant à la théologie la solution du problème des rapports entre l'homme et Dieu, il reste à régler celui de la connaissance de la Nature et de la place de l'homme dans le monde. La méditation sur ces questions fondamentales met en jeu, depuis le «dogmatisme» jusqu'au «relativisme», toute l'histoire de la métaphysique.Inaugurée par Aristote, la métaphysique est reconstruite par Descartes sous le nom de philosophie première (prima philosophia). Confiante, à l'instar du dogmatisme platonicien, dans la possibilité d'atteindre une vérité absolue, la théorie métaphysique de la connaissance connaît une «révolution copernicienne» avec Kant, fondateur de la philosophie critique, qui l'oriente désormais vers le relativisme.Sans négliger la question de la connaissance, une autre lignée de penseurs se préoccupe avant tout de répondre aux problèmes de la morale, de ses règles et de ses fondements. À la question de savoir quel est le souverain Bien, les hédonistes répondent avec Aristippe de Cyrène (vers 425 — 355 av. J.-C.) que le Mal étant la douleur, le Bien, c'est le plaisir. Les eudémonistes, à la suite d'Epicure (341 — 270 av. J.-C.), rectifient cette conception en affirmant que le Bien, c'est plutôt le bonheur. En revanche, les stoïciens – Sénèque (4 av. J.-C. — 65 apr. J.-C.), Épictète (50 — 130), Marc Aurèle (121 — 180) – identifient bonheur et vertu, celle-ci étant définie par eux avant tout comme maîtrise de soi, constance dans l'adversité et résistance à la douleur. Ainsi se dessinent les grandes orientations qui continuent à s'affronter jusqu'à nos jours dans le vaste domaine de l'analyse philosophique des conduites individuelles et sociales et dans le débat sur le Bien et le Mal.La philosophie ne se limite pas toutefois à l'examen des objectifs à court terme des actes humains. Aussi cherche-t-elle à rendre compte de ce que nous pouvons attendre ou espérer de l'activité humaine dans son ensemble. Cette ultime interrogation philosophique remet au premier plan la question des fins dernières de l'humanité, ainsi que les notions de finalité dans la Nature et de Providence divine.Il est dès lors possible de définir la philosophie comme la réponse aux trois questions formulées par Kant: «Que puis-je connaître? Que dois-je faire? Que m'est-il permis d'espérer?», qui désignent les domaines traditionnels de la théorie de la connaissance, de la morale et de la métaphysique.


  
  
  
  
  






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