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Langage et formes d'expression philosophiques
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Langage et formes d'expression philosophiques
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Philosophie : Langage et formes d'expression philosophiques

Deux des plus anciens monuments de la philosophie grecque, dont il ne nous reste d'ailleurs que des fragments, sont en effet des poèmes. L'un est de Parménide, l'autre d'Empédocle, et ils portent le même titre: De la nature (Péri phuséôs). C'est dans cette tradition que s'inscrira le majestueux poème de Lucrèce (De natura rerum), dont les six chants exposent dans toute son ampleur la philosophie d'Épicure. Or, si l'on entend par poésie l'expression lyrique d'un sentiment personnel, le discours de ces philosophes s'en distingue radicalement. Loin de se réduire à de simples confidences ou à une confession intime, leur pensée se déploie dans l'universalité abstraite des idées: ils argumentent et, sans négliger la forme de leur propos, ils cherchent à fonder toutes leurs assertions.Les vrais philosophes, écrit Fontenelle, «sont comme les éléphants, qui en marchant ne posent jamais le second pied à terre que le premier ne soit bien affermi». En effet, Platon, Aristote, Descartes, Leibniz, Kant, Hegel, Auguste Comte ne visent pas à produire sur leurs lecteurs une impression fugitive, mais ils s'emploient patiemment à dévoiler des idées, à élaborer de nouveaux concepts et à mettre en place leur conception du monde, encore inédite. C'est en ce sens qu'il y a dans leurs œuvres une véritable «poésie», en entendant par là – au sens étymologique du mot – une certaine forme de «création» (poïèsis). Ils nous donnent à penser une réalité plus vaste que celle dont nos sens ne nous fournissent qu'une approche particulière. Ils nous entretiennent de questions lointaines mais immenses, et non de nos petits soucis familiers. Ils nous parlent un autre langage que le langage quotidien de «la vie humble aux travaux ennuyeux et faciles», comme dit Verlaine, une autre langue que celle «des jours ouvrables», comme dit Wittgenstein.

Existe-t-il une langue spécifiquement philosophique?

La question se pose de savoir s'il existe une langue spécifiquement philosophique. Certes, dans la mesure où la philosophie se veut autre chose qu'une redite de ce qui se dit dans la langue de tous les jours, elle exige un travail exceptionnel de mise au point de son propre discours. Mais aucune langue «naturelle» ou «nationale» n'a fixé à jamais la pensée philosophique, qui s'est exprimée notamment dans le grec d'Héraclite, de Platon et d'Aristote, le latin de Lucrèce, le français de Montaigne et de Descartes, l'anglais de Hume, l'allemand de Kant, de Hegel et de Nietzsche ou le danois de Kierkegaard. Certes, il existe des différences sensibles entre des formes d'expression dont l'obscurité n'est pas sans prestige, par exemple, la langue de Heidegger ou celle de Wittgenstein, et celles de Montaigne ou de Bergson, dont la clarté n'est pas sans mérite. Il y a, sous ce rapport, une fracture décisive entre ceux qui s'appliquent à exprimer plus ou moins obscurément le «non encore pensé», à révéler à une élite l'inouï, le caché depuis les origines, et ceux qui s'efforcent de communiquer à chacun et à tous ce qu'il nous appartient de découvrir en nous-mêmes. Les uns souscriraient volontiers à la formule élitiste de Renan: «Le grand nombre doit penser et jouir par procuration.» Les autres inviteraient chacun, comme Kant dans la Critique de la raison pure, à oser se servir de son entendement et demanderaient à leurs interlocuteurs: «Exigez-vous donc qu'une connaissance qui intéresse tous les hommes soit au-dessus du sens commun et ne vous soit révélée que par les philosophes?»En fait, c'est sous les formes d'expression et de communication les plus diverses que les grands philosophes ont contribué à étendre la réflexion à tous les domaines de la pensée.

Les genres philosophiques

Le dialogue

Le dialogue, cher à Platon, fut longtemps l'une des formes privilégiées de la philosophie. Le Dialogue entre un juif, un philosophe et un chrétien (1141) de Pierre Abélard signale au Moyen Âge, face à la théologie, une volonté de discussion et d'ouverture qui se retrouve dans les Dialogues sur la religion naturelle (1779) du sceptique David Hume.

La diatribe

La diatribe (du grec diatribê, «entretien») était un genre consacré à la prédication morale et pratiqué par les philosophes de l'école cynique d'Antisthène et de Diogène. Elle consistait, sous la forme de dialogues avec un interlocuteur fictif, en exhortations véhémentes adressées au disciple pour qu'il s'arrache à l'esclavage des passions et cherche son salut dans la sagesse, en se bornant à vivre «conformément à la nature». Ce genre a été brillamment illustré par le stoïcien Épictète, dont les Diatribai sont traduits en français sous le titre d'Entretiens.

Le traité

Le traité est, en revanche, un mode d'expression didactique, qui expose de manière systématique le contenu d'une doctrine dont l'élaboration est, en principe, achevée. C'est ce que signifient, par exemple, les traités de Spinoza (Tractatus theologico-politicus, 1670; Tractatus politicus, 1677; Tractatus de intellectus emendatione, 1677), dont les deux derniers sont des publications posthumes, ainsi que celui de Wittgenstein (Tractatus logico-philosophicus, 1921), qui ne représente pourtant que la première version de sa doctrine, celle qui est dite «du premier Wittgenstein».

Le discours

Du traité se distingue le simple discours, dont l'ambition est plus réservée et plus prudente, comme en témoigne l'explication par Descartes du titre de son célèbre Discours de la méthode
(1637): «Je ne mets pas Traité de la méthode, écrivait l'auteur, mais Discours de la méthode, pour montrer que je n'ai pas dessein de l'enseigner, mais seulement d'en parler.» À son tour, le philosophe allemand Leibniz écrit en français son Discours de métaphysique (1686), tandis que, pour sa part, Jean Jacques Rousseau publie, en 1752, son fameux Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, qui, complété en 1762 par le traité Du contrat social, allait bientôt nourrir tout un courant de la pensée et de l'action révolutionnaires.

L'essai

C'est à l'essai, théoriquement plus modeste encore que le traité ou le discours, que Montaigne a conféré ses lettres de noblesse. Après lui, Bacon (Essays, 1597), Locke (Essai philosophique concernant l'entendement humain
, 1690), Condillac (Essai sur l'origine des connaissances humaines, 1746), Bergson (Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889), William James (Essais sur l'empirisme radical, 1904) pratiquent ce genre, qui est devenu désormais, aux côtés de l'article dans des revues spécialisées, le mode privilégié des publications dites «philosophiques».

Les aphorismes

Moins organiques et plus rhapsodiques que les essais, les recueils d'aphorismes ont bénéficié, pour leur consécration, du style de Schopenhauer (Aphorismes sur la sagesse dans la vie, 1851) et de celui de Nietzsche, dont les principales œuvres sont des recueils d'aphorismes, parfois fulgurants.Tous les grands philosophes ont ainsi, chacun à sa manière, enrichi le patrimoine intellectuel de l'humanité en illustrant une activité qui n'est visiblement liée à aucune forme privilégiée d'expression ni à aucune catégorie socioprofessionnelle déterminée, puisqu'on trouve parmi eux un esclave affranchi (Épictète), un empereur romain (Marc Aurèle), des poètes (Parménide, Empédocle, Lucrèce), un évêque (Saint Augustin), un artisan (Spinoza), un frère prêcheur (Saint Thomas d'Aquin), un diplomate (Leibniz) et un bon nombre de professeurs (entre autres Kant, Hegel, Comte, Husserl, Bergson). Il apparaît ainsi que la philosophie, loin d'être formellement déterminée et limitée par une définition, échappe au contraire à toute limitation a priori.Ainsi, en rédigeant, à l'intention des doctes, ses Meditationes de prima philosophia (1641), qui seront traduites en français en 1647 par le duc de Luynes sous le titre Méditations métaphysiques
, Descartes invente une forme – la méditation philosophique – qui transpose un exercice spirituel propre aux auteurs chrétiens en une réflexion libre de tout préjugé. En fait, tout grand philosophe crée lui-même la forme d'expression qui convient à sa pensée.Philosophie, littérature et science
La philosophie est «la seule activité humaine libre, puisqu'elle est à elle-même sa propre fin» (Aristote). Elle se reconnaît à son caractère «intempestif» (Nietzsche), c'est-à-dire non asservi à l'inconstance des opinions et des événements. Elle se distingue à la fois de la littérature et de la science.Philosophes et savants éprouvent en effet les résistances du réel à leurs investigations, tandis que la littérature peut s'en détacher par l'écriture, qui joue à loisir dans son royaume: le langage n'y est aux prises qu'avec ses propres ressources. «Écrire, dit Julien Green, est la liberté absolue de l'esprit, c'est être seul maître de son monde.» En revanche, les philosophes ne prétendent nullement créer un autre monde selon leur fantaisie et, comme le souligne Georges Canguilhem, ils ne se considèrent pas comme les «maîtres de leur monde», mais proposent une lecture plus pénétrante et plus vraie de notre monde même.Mais la philosophie se distingue aussi de la science. Alors que le savant étudie tel ou tel phénomène pour en découvrir les «lois» – les causes et les conséquences d'ordre technique –, le philosophe cherche à connaître la signification des choses décrites par la science et tente de répondre à deux questions corollaires: «Que pouvons-nous faire?» et «Que devons-nous faire?».Les questions du savant s'adressent à la Nature, celles du philosophe ne s'adressent finalement qu'à nous-mêmes. Le critère des vérités scientifiques est fourni par la réalité extérieure, qui, comme l'a montré Husserl, offre un «champ infini de vérifications»: à travers le dispositif expérimental mis en place par le savant pour interroger la Nature, c'est finalement la Nature elle-même qui répond «vrai» ou «faux». En ce sens, Alain ne craignait pas d'affirmer que «les sciences ne nous instruisent point, car la chose inhumaine n'a rien à dire».Cependant, la philosophie ne peut s'édifier contre la connaissance scientifique, qu'elle doit au contraire prendre en compte après l'avoir historiquement suscitée, anticipée, stimulée. Elle entre même en concurrence avec la science dans la mesure où elle-même est également une connaissance délivrée des illusions et des erreurs de la subjectivité, c'est-à-dire «un effort personnel vers une vérité impersonnelle». Cependant, les vérités brutes, que Leibniz appelle «vérités de fait», restent des généralités extérieures aux sujets tant qu'elles ne sont pas intégrées philosophiquement dans notre rapport au monde. De sorte que, si la vérité strictement objective est la seule valeur dans l'ordre des sciences et des techniques, elle n'est ni la seule ni la plus haute valeur dans l'ordre de la morale et de l'action. «La science des choses extérieures, écrit Pascal, ne me consolera pas de l'ignorance de la morale, au temps d'affliction; mais la science des mœurs me consolera toujours de l'ignorance des sciences extérieures.»À la différence de la philosophie, qui est la recherche d'une connaissance unifiée, les sciences ne nous offrent que des vérités dispersées dans les différents compartiments du savoir, notamment les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, et, d'autre part, les sciences biologiques; par ailleurs, ces disciplines scientifiques se distinguent nettement des sciences humaines. Ces deux clivages brisent l'unité des réponses de la science et ouvrent un large espace aux questions qui relèvent de la philosophie.

L'unité de la connaissance

Les nombreux travaux qui, sous le nom de «sciences humaines», tentent de répondre à la question «Qu'est-ce que l'homme?» se heurtent à un double paradoxe: d'une part, toute science suppose au moins un sujet étudiant et un objet d'étude. Or dans les «sciences humaines» le sujet et l'objet ne font qu'un, de sorte que le même homme, sauf à s'abstraire absolument de l'espèce humaine, devrait dans le même temps se dédoubler en sujet observant et en objet observé. Mais il n'est pas possible, disait plaisamment Auguste Comte, «de se mettre à la fenêtre pour se regarder passer dans la rue». On ne peut observer que «les autres», en leur déniant alors objectivement toute subjectivité. D'autre part, une connaissance de l'homme sous tous ses aspects objectifs et subjectifs serait infinie, comme celle que les théologiens attribuent à Dieu. Dès lors, elle serait une connaissance absolue de soi par soi, c'est-à-dire qu'elle apparaîtrait comme une science sans objet. Mais n'en va-t-il pas de même pour la philosophie quand elle se présente comme la science suprême et non comme une interrogation sur le sens et la visée de toute science particulière?Si les grands philosophes sont considérés comme tels, c'est parce qu'ils sont avant tout des créateurs de systèmes qui surplombent, embrassent et unifient toutes les sciences de leur temps. De tels penseurs, loin de redouter la confrontation avec la science, l'ont intégrée à leur pensée et ont même participé parfois activement à son progrès. Ainsi, Aristote, philosophe des distinctions et des classifications, est à l'origine non seulement de la logique (Organon), mais des sciences naturelles (Des parties des animaux).Descartes, mathématicien et physicien, réforme le système des notations algébriques, découvre la géométrie analytique et la loi de la réfraction. Leibniz, inventeur du calcul infinitésimal, est à l'origine de la volcanologie (Epigaea). Comte, polytechnicien familier des biologistes, est le fondateur de la «sociologie», dont il crée le mot (le Système de politique positive). Toutefois, au-delà de leur intérêt pour telle science particulière, tous les philosophes recherchent, de plus, l'unité totale du savoir. C'est pourquoi Descartes, par exemple, prétend montrer qu'avec de l'étendue et du mouvement il est possible de rendre compte, non seulement de tous les phénomènes, mais aussi du fonctionnement mécanique des êtres vivants.Quel est donc le sujet de ce savoir qui se voudrait total? Il ne s'agit ici ni d'un individu particulier ni d'une fraction quelconque de l'humanité. Mais, dans la tradition philosophique qui va de Platon à Kant, d'Aristote à Comte, de Descartes et de Leibniz à Hegel, «toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée, selon la célèbre formule de Pascal, comme un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement». La philosophie de ceux qu'on nomme «les grands classiques» est ainsi un rationalisme humaniste, qui unit toutes les connaissances dans une visée unique et un unique sujet: «l'homme, animal raisonnable», dont l'histoire véritable se confond avec les progrès de la «raison».Mais cette conception fondamentale, sinon fondatrice, de la pensée philosophique n'a cessé d'être mise en question tout au long de ce qu'il est convenu d'appeler l'histoire de la philosophie.


  
  
  
  
  






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